Sarah Brideau en direct de Montréal

Sarah Brideau sera à Montréal du 5 au 13 janvier pour une résidence d’écriture. Vous pourrez lire sa poésie à tous les jours sur cette page.

Sarah Brideau est née dans la Péninsule acadienne, l’année où Billy Jean trônait au sommet des décomptes musicaux. Elle à publié deux recueils de poésie aux Éditions Perce-Neige : Romanichelle (2002) et Rues étrangères (2005). En 2013, elle terminait une Maîtrise en Langue et Littérature françaises (Gérald Leblanc et le micro-cosmopolitisme) à l’Université McGill et son troisième recueil de poésie, Cœurs nomades, paraissait chez Prise de parole. Sarah travaille à la pige dans divers domaines, dont ceux liés à l’écriture. Depuis mai 2013, est également propriétaire d’une librairie de livres d’occasion, Folio, au centre-ville de Moncton.

 

13 janvier 2015

bleu du ciel
l’inspirer pour s’inspirer
mots deviennent nuages

immeubles expirent
soupirent en chœur l’incolore
ces mots dépensés

gras étchureau gris
grimpe au highway électrique
petit arbre qui plie

bois brun et plantes vertes
folk jam Café Dépanneur
l’Écosse comme chenous

viola sans violence
douceur coin douillet asile
« A hood is a home* »

remplie de la ville
grattes ciels cultures bouffe et bières
vidée de mes mots

c’est toujours magique
vol des pigeons sentinelles
mais déjà écrit

les lignes de l’hiver
blanc du jour s’est effacé
ciel est bleu mer calme

Memramcook m’attend
vallée rivière champ et bois
arrivederci

*paroles tirées de Hunter’s Map de Fionn Regan

 

12 janvier 2015

Une fine neige tombe
doucement
enveloppe
my old stomping grounds
handsome old flame and foe
mon alma mater
mère nourricière
Lieu de fierté et de joie
d’appartenance
Lieu de fierté et d’émoi
de déchéance
Lieu de fierté et d’éclat
de défaillance

La beauté des lieux me transporte
j’avais mon ticket pour
le club élite
deux centenaires
d’ivy league éducation
on s’y sent si petit
mais si important
d’appartenir à ce lieu édifiant

Alma mater
mal à mon âme
à ma terre
trop petite
pour la grosseur de l’étang
ne s’y reconnaissant plus
s’y étant perdue

Fourmilière du savoir
l’absence de refuge
fait grimper l’angoisse
falling short
shortcomings
but there was nothing short about that fall
it fell long
and hard
and forever slippery
could no longer get back up
fell blind
alone
and listless
impuissante
n’arrivant plus à retrouver le gouvernail

It was a great dream
to belong here
but never quite felt
good enough
felt like a peasant
with my accent

Ce matin
sur la petite estrade
à une autre époque
ayant autrefois entendu clamer
que le Québec était la seule culture francophone à l’extérieur de la France
(!)
dans cette même salle
maintenant invitée
professionnelle
du langage, de la poésie, de la traduction, des mots
il me semble
qu’elle me ferait un high five
cette si lointaine gamine
qui feelait juste comme la least worthy p’is la least capable
poorest little peasant girl
à ever avoir débarqué d’Acadie

Lieu de fierté et de joie
de reconnaissance
Lieu de fierté et d’émoi
d’émergence
Lieu de fierté et d’éclat
de souvenance

 

11 janvier 2015 (partie II – la nuit)

La solitude
cette vaste étendue intérieure
marécage
filtrant la montée des eaux
l’émotion inondant
la vue

Memramcook/silence
en trame de fond
les battements d’ailes
du corbeau
son cri
une percussion
traversant le paysage

Montréal/white noise
moteurs qui roulent en continu
envolées de pigeons
patrouilleurs du quartier
montant la garde
à vol d’oiseau

Silence
et le beuglement d’une vache
voyageant dans l’air humide
l’univers acoustique
On ne se sent jamais seuls
quand on écoute
le open channel
de la nature
qui raconte le va
et viens
des bêtes

White noise
vrombissement constant
même étouffé par la neige
la ville
milliards de pas urbains
résonnent
mais y’a rien de tout ça
qui veut raconter anything
sauf (des fois) quand tu eavesdrop
sur les conversations du monde autour

Silence
quand j’apprends à habiter
mon espace intérieur
sans me sentir
prisonnière de ma solitude

White noise
de tout le monde autour
tu me fais feeler seule
et tu fais ressortir
le crissement lent
de mes angoisses intérieures
y’a toujours tellement de monde
en ville
que j’y disparais

Silence
lieu de foisonnent et de rédemption
de la ville
je ferais disparaitre le white noise
ne laisserait que les traces noires
sur son fond indigo
ses formes d’arbres
l’élancement des branches
leurs doigts croches
jointures gonflées
et la ligne du skyline
avec toutes ses croix
ses pics, ses pignons p’is ses satellites

Dans l’espace muet de la nuit
je vois clair
douceur
d’idées
se déchainent
les images n’ont plus peur de se déplier
elles se sentent en sécurité
deviennent des fées
à la fontaine mystique
viennent s’abreuver
des secrets de la pénombre

Quand le silence règne
quand il n’y a plus de bruit
C’est les rêves que je sème
c’est la nuit qui reluit

Quand dans l’espace elle baigne
quand dans l’espace elle luit
C’est sa muse qui saigne
c’est sa muse qui jouit

 

Le 11 janvier 2015

Je cherche une porte d’entrée sur toi
mais ta forme ondulée
ton gigotement incessant
glisse entre mes cils

Je cherche une porte d’entrée sur toi
mais ce matin
le soleil s’est caché
et t’a laissé blanche
de ciel en terre

Tu allonges
un clin d’œil
dans le Saint-Laurent
tu as la forme du regard levant
à moitié éveillé

Tu marches ta liberté d’expression en silence
tes regards sont vides
pourtant pleins
de désarroi
tes passants distraits
ta multitude s’efface
dans la masse
ses pas flottants dans l’éternité

Même quand tu te réchauffe
tu me transperces les os
ton thermostat fixé à -27
tu t’accroches
tu me décroches
pis tu me drop comme une vieille chaussette

***

Au Port de tête
quai des esprits
croiser une amie d’Acadie
poétesse en quête de chaleur humaine
dans la métropole
et l’autre qui tend l’oreille
stéthoscope
vers le susurrement urbain

Visages en bataille
trottoir au tempérament d’hiver
sorbet à saveur de cendrier
la ville est calme
engourdie par le poids de janvier

C’est l’heure bleue
et les contrastes du jour s’abandonnent
bientôt les reflets indigo
remplaceront les tracés fluorescents
et les lueurs tungstènes
avanceront leurs reflets
et allumeront la nuit.

 

10 janvier 2015

La métropole,
c’est comme un système stellaire
l’île tient multiples univers en soi
c’est un lieu de foisonnement
de diverses cultures
counter-culture
cross-culture

de métissage
de créolité
de convergence
de rencontres
de dialogue

C’est aussi un lieu de conflits
d’oppositions
de désaccord
de compromis
de controverse
de confluence
d’influence
et d’émergence

***

Cafés bouillants d’activité
l’éclat tonitruant
des Italiens
personnages plus grands que nature
les gens parlent fort
par dessus la musique endiablée
Ça parle fort
crie fort
commande fort
rie fort
faisant vibrer le café
fort
on n’a pas peur de déranger le voisin
pas peur de répondre au téléphone
la caféine est dans l’air du temps

Montréal
ça décrasse les idées
comme quoi la diversité
ça va plus loin que le simple fait d’avoir
toutes sortes de personnes

La confluence internationale
c’est comme un orchestre avec plusieurs instruments
de différents types
versus
un orchestre de guitares
classiques
électriques
acoustiques
c’est différent
mais dans le fond c’est pareil

***

Ça bouge beaucoup autour de moi
mais en dedans c’est le silence
tout ce que j’arrive à entendre
c’est quelques tremblements
d’espresso
comme un peu figée sous l’assaut

Des fois, quand le monde est trop grand
je rétrécis
des fois, quand tu es trop loin
mon amour grandit
comme si mon cœur avait l’ambition
de pouvoir se gonfler
jusqu’à en traverser
l’océan
Atlantique

***

De la planète des Italiens p’is des hipsters
jusqu’au sous-continent indien
je réalise qu’on peut traverser des mondes
en autobus
à Montréal

De l’autre côté du parc
il existe toujours un autre univers
si jamais tu devenais tanné
p’is que tu voulais juste te changer les idées

Comme si on avait fait une extension
de la grande avenue
pour les étrangers
Parc Ex,
c’était mon monde
parmi les autres exilés
un monde éclaté, coloré, épicé
et un peu déconnecté
où ça feelait normal de ne pas être Québécois
de ne pas ressentir cet élan de souveraineté
où c’était suffisant d’être canadien
pour se sentir intégré
où j’étais pas la seule à ne pas forcément savoir comment
ou même vouloir
vendre mon âme à la québécité

 

9 janvier 2015

Quand c’est le vide qui rassure
Quand le bruit des assauts
traversent l’océan
de toutes nos solitudes
Quand les vagues de la guerre
font écho
et se perdent dans la noirceur
du désespoir du monde

***

Si au-delà de l’encre
le livres pouvaient parler
celui-ci serait une perche
de l’astéroïde B612
une invitation à la magie
signée Saint-Exupéry

***

Sur la planète Saint-Viateur
il y avait un gentil monsieur
dont la voix était chaude et réconfortante
comme celle d’un animateur de la CBC
Il avait de longs cheveux et la barbe ronde
dont la blancheur faisait contraste
aux étincelles de ses yeux
la clarté de son regard
comme si le père Noël
avait été libraire dans une autre vie

Monsieur Welch avait une épouse américaine
et un fils qui sortait avec une asiatique
qu’il allait d’ailleurs sûrement épouser
la girlfriend asiatique avait une sœur qui était mariée avec un Africain
et ensemble ils avaient donné naissance à une enfant
au teint des plus crémeux
et Monsieur Welch n’arrive pas à comprendre
la haine
alors que de l’autre côté, l’amour
peut créer des enfants au teint si délicieux

Monsieur Welch c’est un chouette monsieur
même s’il était un peu triste
Il avait une tuque noire
qu’il portait comme un nain en deuil du temps de Fêtes

Il m’a parlé de films et de séries et de livres
et de livres faits de séries
et de séries inspirées de livres.

Monsieur Welch
m’a raconté des histoires de corruption
et de corps policiers qui sont trop loin de la communauté
pour réellement la protéger
et des taxes que doivent payer les commerçants
avant de se faire exproprier
pour que les buildings se fassent flipper

Monsieur Welch
il croit que le problème avec le corps policier
c’est les petites femmes policières toutes minuscules
qui ont peur des gros monsieurs intimidants
comme lui p’is un des trois boss
de La Vieille Europe
qui s’est chopé un coup de Taser
parce qu’il jouait sa musique trop fort
un jour de fête
durant la grande vente trottoir annuelle
sur la planète Saint-Laurent

Monsieur Welch,
il connaît tous les livres et tous les gens
et il vient passer ses étés sur une île
au creux de la baie de Fundy

Il dit avoir expliqué
aux vieux pécheux tête carrée
que les maudits québécois qu’ils détestont sitant
il y en a toute une trollée au large de la Côte-Nord
qui sont leur copie conforme
mis à part leur langue

Il dit que sa mère
n’avait pas peur du feu
qui descendait sur la montagne
et qu’il a dû l’inciter
à courir jusqu’à la sand bar
parce que c’était la marée basse
… ça c’était du temps où elle pouvait encore courir

Il dit que son fils a sa top secret clearance
et qu’on le regarde tout croche
si il lit un livre en attendant des appels à la job
mais que si il lit son Kindle, ça c’est OK
ça ils mindent pas
c’est OK, il a le droit.

Il dit qu’il y a un 3D designer à Ubisoft
qui a regardé plus de 400 films
sur ses heures de travail l’an dernier

Il dit que la nouvelle Philly Cheese place
qui a remplacé l’Écume des jours
sur la planète Saint-Viateur
à cause que le fils du landlord voulait ouvrir
une place à Philly Cheese Steak
pour feeder le monde qui travaille à Ubisoft
Well, s’te place là, c’est rien de bon
il connaît ça parce que sa femme est américaine
p’is que ça va pas durer
ça sera pu là l’an prochain quand je reviendrai
p’is qu’en fait, les Grecs en font des bien meilleurs
p’is que c’est pretty much impossible
de reproduire un Philly Cheese Steak à l’extérieur de Philadelphie

P’is un moment donné
il regarde dans son cahier
p’is il me dit « get out »
parce que c’était le temps qu’il aille pisser
p’is que moi j’ai de la poésie à cueillir
pis à tisser anyway

 

8 janvier 2015

 À -40 sous janvier
même l’inanimé
veut hiverner
Le métal des moteurs refuse de tourner
il préfère de loin chigner p’is chialer
et d’une voix grave et lente
offrir son argument
sur toutes les bonnes raisons de rester couché

Les tuyaux gèlent
les poignées de porte s’entêtent
les verrous se pétrifient en position fermée
et rient au nez
de quiconque essaierait de les violer

Le matin
le couissement de la neige
remplace le chant des oiseaux
les bancs de neige virés roche
emprisonnent les voitures

Difficile d’apprécier
le silence de la neige
quand les tires font retentir
la terrifiante souffrance
de l’immobilisation
Cris de mort
rebondissant sur les immeubles
cassant le mutisme urbain
de la couverture blanche
qui absorbe les secrets de la ville

Difficile d’apprécier son repos hivernal
quand l’opération déneigement
transforme la rue
en chantier de construction
la fanfare débarque
aux petites heures de la nuit
pour retirer toute évidence
des montées de lait
de la saison qui se manifeste

Juteuse devenue glace
glace devenue roc
coulant comme une rivière
sous une couche de poudreuse
Si on arrive à survivre au froid
il faut encore se méfier
de dame nature
et de son sens de l’humour tordu
car elle a plus d’un tour dans son sac
pour tester la ténacité
de ceux qui refusent d’écouter
les conseils de l’ours
et des oiseaux migrateurs

 

7 janvier 2015

Je sais pas trop comment
un poète peut arriver à écrire
sur un lendemain de veille

J’ai mal à mon encre
les cordes vocales qui faussent
même sur le papier

La tempête m’avale
j’ai l’intérieur qui tremble
pis les mains qui grelottent

La seule chose qui me réchauffe
c’est sentir ton écho en moi
t’es mon feu, mon volcan
tu calmes mes tremblements de mer

Même si t’es pas là
rien ni personne
ne me fait du bien comme toi

Rien que de savoir que tu existe
de savoir que ton cœur bat pour le mien
ça me donne la force de traverser la tempête
p’is de ressortir l’autre bout du monde
parce que je sais que qu’importe le temps ou la distance
on se retrouvera

 

6 janvier 2015

Chalet Waverly
Oasis de musique et de calme
en plein cœur
du Mile End

Lieu miroir aux 1000 lunes
havre de la maline
pleine lune éclairant la campagne
la topographie bleue
rehaussée de plaques de neiges
la vallée
de mon esprit

Nouvelle lune
ciel solitaire parmi toutes ces étoiles
cherche son chemin dans la noirceur féconde
brand new start
et le syndrome de la page
noire

Lune à motché pleine
Marie Madeleine
croissant de lune
croissant de miel
éclat doré du blé
fin septembre
Harvest Moon

Pink Moon
oasis de bois et de verre
observatoire lunaire
de la danse aérienne
des pigeons voyageurs
voguant par dizaines
inscrivant à même le ciel
leurs récits en forme d’infini

Refuge du cruel mois de janvier
sa vague
polaire
les longues haleines du vent
qui souffle et qui siffle
le chant des branches affolées

Parade de l’hymne hivernal
à vol d’oiseau
clan d’hirondelles qui font la course aux moineaux
leurs mouvements sinueux
un corps collectif
dessinant une caresse
contre un ciel blanc
saupoudrant l’atmosphère
une douceur d’hiver.

**** **** ****

 

5 janvier 2015

Prise d’otage sur le tarmac de Moncton
« Nous partirons bientôt »
les heures filent comme les espoirs des passagers
« Nous partirons bientôt »
panique grimpante des connections ratées
plans tombés à l’eau
objectifs devenus futiles
questionnements
remises en question
dilemmes
ultimatums
et culs de sacs
la faim monte
et si peu de moyens
« merci pour votre patience et compréhension »
pourtant il n’y a personne qui y comprenne quoi que ce soit
Confusion, reine du moment
patience étirée à l’extrême
le quart d’une journée sur le tarmac de Moncton
rajouté à l’autre part d’une moitié en matinée de délais empilés
pressure cookers
des centaines de frustrations
isolation montante des batteries dépéries
fricassée toxique
sous l’emprise de la tour de contrôle à Montréal.

***

maybe qu’y’a trop de kids qui ont demandé du « Frozen » au pérenouel c’t’année and this is what we get?

***

La ville
prisonnière de glace
immobilisée
prise d’assaut du old man Winter
sa toute dernière inspiration
issue de sa messy love affair avec le réchauffement de la planète

Et la nuit
le desserrement de son emprise

Montréal,
ville de verre tordu
invitation à la contemplation de ses formes
ta parure
une robe de polka-dots tungstène
parsemée de nuages
se dévoile de l’intérieur
ton regard bleu-gris
et larmes gelées
pendantes au bout du nez des arbres
un portrait qui craque
mué par l’air du temps
ta langue attachée
tes accents épicés

Avec un grand soupir de soulagement
je me fraie un chemin parmi les centaines de valises abandonnées
et m’y glisse finalement
rien qu’une autre étrangère
ressentant les échos du passé
tressaillir à l’intérieur
une appartenance isolée
en mosaïque
avec tous les éclats des autres qui s’y retrouvent.

4 Responses to “Sarah Brideau en direct de Montréal”

  1. Laurent et Jocelyne dit:

    Belle poésie…cet accent épicé nous est très précieux. Merci

  2. Bravo Sarah,continue et sois heureuse,nous pensons a Toi avec AMOUR Mam et Dad

  3. Louise LeBreton dit:

    Sarah,

    J’aime beaucoup lire ta poésie chaque jour, elle est très imagée et colorée. Profites bien de tes dernières journées à Montréal. Hâte de te lire encore ! Bravo !