Sonia Lamontagne en direct de Québec

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Sonia Lamontagne sera à Québec du 14 au 23 janvier pour une résidence d’écriture. Vous pourrez lire sa poésie à tous les jours sur cette page.

Originaire du Nord de l’Ontario, Sonia Lamontagne est poète. Elle collabore à divers projets de publication avec des auteurs, des artistes visuels et de la scène. Elle anime également des ateliers de poésie en milieu scolaire. Son premier recueil, À tire d’ailes, lui a valu le prix de poésie Trillium et a été traduit en anglais (On Butterfly Wings, Bookland Press). Son deuxième, Comptine à rebours, paraîtra en février 2015. Sonia détient une formation de premier cycle en français et en psychologie ainsi qu’un diplôme de deuxième cycle en art-thérapie.

23 janvier

Taxi.
Clignotant.
Tic tac. Tic tac.
Demi-tour.
Demi-tour !

Il reste une petite place
dans l’armoire de mon ventre
pour une autre crêpe.
Il reste du chocolat à manger
sur la table à dîner.
Il reste plusieurs arbres à enlacer
dans le parc.
Tournez.
Tournez, s’il vous plaît.

Des idées remisées
dans ma tête
se faufilent.
« Sept et quatre-vingt-quinze. »
Ça y est.

Les trains se croisent,
se toisent,
se taisent.

Les gens se déplient à la gare.

Montréal.
Fringale.
Centre-ville.

Je pense à Québec.
Je prends le wasabi pour de l’avocat.
Je cherche un essuie-tout
à travers mes larmes.
Je crache.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’escalier
entre la gare et le train ?

Descendre.
Poser sa valise.
Descendre.
Poser sa valise.
Descendre.
Poser sa remise.

Voiture 3.
Train no 37.
Coucher sa valise.
S’écraser.
Replier ses genoux.

Une prise !
Une prise !
Vite ! Écris.

Derrière moi,
un enseignant de l’Ontario confie à sa voisine
qu’il veut devenir écrivain.
Et il cite,
et il cite
« les plus grands ».

Tous des Français.

Je me transforme en monument
dans le creux de mon siège.

Vive la littérature.

22 janvier

Québec.
Ville sensible.
« Enlace un arbre
et il change de couleur ! »
« Ah bon ? »

Dans le Parc du cimetière St-Matthew,
un sapin a les blues.
« Love me ! Love me, please ! »
The grass is always greener on the other side.
Il se tourne les épines en attendant la prochaine
ouverture.
The coast is always clear.
Méfie-toi des clôtures.

***

Saveurs du monde.
Meilleur thé.
Bourgeon sur la langue.

« Merci de votre présence.
Merci de votre amitié. »

Je me permets de ne manger
du chocolat
que si je marche.
Je me permets de ne pleurer
que si je ris
par la suite.

Il improvise une danse
quand il glisse.
« C’était voulu.
Je le jure. »

21 janvier

Un cœur sous la semelle.
Craqué.
Comme ma botte.
Entre deux escaliers escargots.
Je me demande qui l’a peint.

À force de monter,
on se fatigue,
même à deux.

Ralentis.
Vis ta vie.
N’attends pas.

Hier, une enfant est née
dans le Nord de l’Ontario.
L’an dernier,
je lui aurais déconseillé
d’écrire.
Ne pleure pas.
Accroche-toi à la rampe.

Je me fais escorter par des itinérants.
Basse-Ville.
Bibliothèque Gabrielle-Roy.
L’autobus est à temps.
Un piéton l’a manqué.

Installe-toi dans une brûlerie.
N’attends pas.
Choisis une page au hasard
dans le livre emprunté.
Commence un poème
à partir du treizième mot.
Écris l’illusion.

L’autobus
repassera.
En attendant,
n’attends pas.
Relis ton poème
de la fin au début.
Repose-toi.
Surprends-toi,
plus d’une fois.

Je cherche la sortie de secours
de mon ventre.
Le café se digère mal
et la bière est intacte.

Travailler maintenant.
Jouer plus tard.
Ne pas attendre la récré.
S’inventer une cour d’école.
Inviter les voisins.
Pêcher des bottes.

***

Buvette Scott.
Ambiance lune de miel.
Dix semaines à peine.
Entrain partagé.

Il joue du hang
comme on pétrit
le pain.

La soucoupe inventée
par un ingénieur
émet ses couleurs,
et la Suisse envahit
le tempo.

Des vinyles au plafond
font le tour
des ampoules.
Une musique aéronautique
plane.

20 janvier

Et l’achalandage.
Et l’achalandage et le temps
qu’il faut pour s’en remettre.
Les idées se pressent,
le souffle se cherche,
le cœur cède.

On offre des tours en calèche
à Québec.
Le funiculaire est en érection.
Regardez la ville.
Regardez l’étalon.

Je me balade, anonyme.
Demain, le sushi sera en vente.
Devinez qui passera.

Écrire.
Sans arrêt.
Écrire.
Un esprit au travail.
Des relations en chantier.
Des passions indomptées.

Je comprends que l’élément déclencheur
est indépendant du lieu.

Un recueil, contre une série d’albums.
Un recueil, contre un album intitulé
Fuck you, mon amour.

Je flotte comme une pollution.

19 janvier

Glisser comme un nuage
à travers la ville.
Escalader les structures.
Côtoyer les pignons.

« Moi aussi j’ai un piano chez moi ! »
lui ai-je dit.
Il m’a invité à en jouer.
Je ne sais pas comment.

Je promets que je me lèverai plus tôt demain,
pour écrire.
Je promets, que je me maîtriserai.
Je suis artiste.
Je suis art-triste.
Je suis arthrite attitrée.
J’exerce les articulations de mes doigts.
J’articule, quand j’écris.

Rue Cartier,
jusqu’à la Grande Allée
sans retour.
Des œuvres de Leduc et Pelland
me transforment en lumière
et jamais je ne
cligne des yeux.

Secoue-toi.
Secoue-toi, mon enfant.
Car les lieux te visitent et la mort
est partout
monumentale.
Récapitulons.

Poète 1.
Poète 2.
Quel est le prochain dans le Parc
à nous fixer
sans nous voir ?

Il offre de prendre mon sac.
Il offre de me prendre en photo.
Nous jouons aux touristes
sur les pistes enneigées.

Je me torche avec les feuilles
de recueils.
Est-il possible d’être monument
sans être mort ?

Parlement.
Parle-mens.
Si l’hiver était une fausse promesse,
le Carnaval existerait-il ?
Montre-moi le Bonhomme.
Montre-moi son château.

Quand on est poète,
on transporte la vie dans son sac
et les poches
sous les yeux.
Transition.
Porte Saint-Louis.
La plus belle.

Ce poème inspiré de Québec
est un fait vécu.
Ce poème inspiré de Québec
est un jet partagé.
Je ne suis pas un cliché :
je fais ce que j’aime.
Ce n’est pas de la chance ;
c’est un choix.

18 janvier

Sur la patinoire,
Place d’Youville,
s’entrechoquent les patins et les chansons
de Daniel Bélanger.

Paysage à la Monnet.
Lentilles embuées.
Couleurs froides.

Ils émigrent vers un point
qu’ils ont déjà dépassé.
Tourne en rond.
Tourne en rond.
Carrousel counterclockwise.
Écharpes rouges rouge-gorge
résistant à l’hiver cafetière.
Vol d’oiseaux.

Leurs mains sont disjointes.
Leurs bras sont des M McDonald
sous un ciel crayola.
Ils portent un manteau jaune.
Ils s’aiment depuis longtemps.
Ils dessinent depuis longtemps leur dessein.

Enfants des neiges.
Harfangs manège.
Elle se tourne vers lui
pour sourire à la caméra.

Reculer le temps.
Retrouver le temps.
Manigance.
Photo-freeze.
Effleurer le bouton.
Lisser la glace.
Affiler le sourire.
Capturer.

« Ses yeux sont deux printemps. »
C’est parfois plus évident en photo,
après coup.
Narines sèches.
Haleine hélium.
Souffle fendu.
Parfois elle disparaît derrière
une colline.

« Sèche tes pleurs. »
Le froid n’a jamais mieux
occupé son visage
que maintenant.
Il se fige et la fixe
en photo.
« Sèche tes pleurs,
ma sœur. »

Disparais
derrière tes lunettes.
Envole-toi
derrière la brume.
Le jour et ses impératifs
sont longs comme le fleuve.
Il s’étire,
corbeau.
Prends le soleil dans ton bec.
« Sèche tes pleurs. »

Québec, je te serre.

17 janvier

Compression.
Il tremble tellement
que j’ai le goût de poser mes mains
en lutrin
sous ses pages.

Je l’ai vu sortir.
Rentrer.
Sortir.
Rentrer.
Placides pupilles.

Un homme a laissé ses oreilles au vestiaire
et défie le silence :
« Qu’est-ce que la poésie, sinon
tout ? »
Sa voix titube.
Le plancher est inquiet.

Pendant ce temps,
des arbres se balancent
à l’écran
devant nous.

Où est Charlie ?

Entre les branches
un auteur lève son café
à la liberté d’expresso.

16 janvier

Jeudi.
Rue des Remparts.
Les canons y sont comme si la guerre
n’y avait jamais été.

Arbres.
Toitures.
Meubles de glace sur le fleuve.
Tranquillité désarmante.

Je me sens coupable.
Je me sens coupable d’y être, non pas comme témoin,
mais comme touriste.
Je me sens coupable de trouver les canons beaux
parce qu’ils pointent vers l’hier
et l’ailleurs.

Range tes mitaines.
Écris.
Range tes mitaines.
Écris.
Mon cellulaire est saisi par le froid.

***

À Québec,
tout sentier débouche
sur un escalier
qui débouche
sur une rue
qui débouche sur l’histoire.
Petit Champlain.
Cochon-Dingue.

« Québec, je suis dingue de toi. »
Des Français en visite
ingurgitent des photos.

« Québec, j’t’aime en christ. »
Je marche à contre-courant.
Je me fais des papas.
Je me fais des papas ici
sans même en chercher.

Enchantée.
« Pour une fille d’Ottawa,
tu parles bien frança. »
Bon.

Je monte.
Je remonte la pente.
Je me souviens.

Merci pour l’invitation, monsieur,
mais on ne se présente pas à un vin et fromages
au Château Frontenac
en legging rayé.
« Demain, alors ? »

Attends.
Attends au feu vert.
Traverse en oblique.
« J’comprendrai jama comment fonctionnent
les feux de circulation ici, »
me lance l’agronome montréalais.

522-GRAS.
Poutine.
Gazouillis dans le ventre
à minuit.
Poésie-digestif.
Muscles endoloris.
Bain de sel.

J’échange un autographe contre un
rouleau de printemps
parce que le sushi est trop cher.

L’Abominable Homme des Lettres
envahira la Librairie Saint-Jean-Baptiste
ce soir.
C’est le poète officiel du Parlement
qui me l’a dit.
Ensemble nous ferons de la Pleau-ésie.
Merci Michel.

15 janvier

Rue Sainte-Claire.
Les oiseaux volent
comme des boules de neige.

D’une auto ronronnante
s’échappe une lueur :
« It’s so dark in the world.
Ohhh…
Ohhh…
Turn the lights on.
»

En face du Palais Montcalm,
un batteur.
Couvercles de chaudrons
et chaudières en plastique à l’envers.
Sur une d’elles, je lis :
« Recyclez.
Aidez la planète. »
Pas de nom.
Pas de groupe.
Un batteur.

Je m’assois et
j’ouvre mon carnet plutôt que le menu.
Petit Coin Breton.
Milieu d’une grande rue.

J’écris.
J’écris.
Lisez.
Appuyez les artistes.

« Avez-vous fait un choix ? »
« Non. »

S’habiller en trottoir.
Aller où les pas nous mènent.
Errer où le cœur nous anime.
Parler.
Chercher le titre d’une chanson.
Commander une crêpe.

Chocolat.
Chocolat.
Que du
chocolat.

Orgasme pour l’œil.
Fébrilité nerf optique.

Je me remplis les poches
d’estomacs.
Mes yeux font le carrousel
entre les tables et l’érable
suspendu à la porte.

Métonymie.
Feuille-emblème sans drapeau.
« Pour l’amour de l’Érable. »
Pour l’amour du
Canada.

Du mouvement.
Du mouvement.
Donnez-moi du moment.

« Vous avez de la bière ?

Oui, s’il vous plaît. »

Goulot canon.
Boulets crème glacée.
(Qui est cet enfant, à la radio,
qui parle du Fleuve ?)
Fracas de tasses.
Fourchette et assiette.
Cuillère sans manche.
Verre sans eau.

« Ma fille.
Tu grandiras.
Et puis tu t’en iras. »

Je me rappelle
cette chanson.

14 janvier

Elle anticipe le premier verre.

Elle a suspendu ses attentes
aux poteaux électriques.
Le voyage est une imprévision
météorologique.
Le ciel est brouillé comme un œuf.
Le train a des convulsions.
Le cerveau est en panne.
Le cœur craque.

Sainte-Foy.
Hiver en étages.
Cristaux-étalages.
Paysage carte-de-souhaits.

Elle est entrée à Québec à midi.

Elle est tombée sous le plancher
du salon de l’auberge.
Le regard alligator du piano a tranché le silence.
Tout était ordinaire jusque là.

Elle œuvre sur une table inclinée
pour braver le vertige.
Les rues sont étroites.
Les regards se croisent,
par défaut.
Les commerces se succèdent.

Elle s’attaque au verso du papier
comme au dos d’une falaise.
Commander l’inspiration.
Bouquiner dans un pub
une histoire.
Effeuiller la mémoire.

Les maisons blocs Lego® sont des haltes
pour curieux.
Les lumières allumées, babillards
pour la nuit.
Sourires mitaines
sous la morve.
Souvenirs lampadaires.

Je ne connais pas l’alphabet des lieux
sans tes yeux,
lui écrit-elle,
prunelles en poings.

Il y a les ponts.
Le creux sous les ponts.
Le creux des fossettes aux fossés.
Le creux dans l’estomac, quand il part.
L’inspiration ne se commande pas
qu’avec un gâteau.

À la Brûlerie St-Jean,
les Colocs jouaient en boucle.

Elle saisit tout comme une impression.
Elle capte tout en périphérie.
Et la fumée.
Et la fumée
dans la bouche de l’air
se projette.
Figurine
pour enfant de chœur.
Embuer le miroir.

Elle côtoie le propriétaire du Nelligan
au comptoir.
Il lui verse une comptine.
Elle lui chante un pourboire.

16 Responses to “Sonia Lamontagne en direct de Québec”

  1. Irénée Côté dit:

    Bravo Sonia!Tu viens d’où au juste ? Plein de succès !

  2. Ginette Beaulieu dit:

    Félicitations Sonia. J’ai hâte de te suivre à partir du 14. Tu fais vraiment honneur aux franco-ontariens. Ginette, originaire de Strickland

  3. Annie Cloutier dit:

    c’est plaisant de lire tes expériences en poèmes! On dirait qu’on vole dans ton imagination!

  4. Cécile Brousseau dit:

    Bravo Sonia,
    Très beau, ton poème ! J’ai hâte de lire ton nouveau livre. Seras-tu au Salon du livre de l’Outaouais ? Je te souhaite un beau 5 à 7.

  5. Stéphen Léger dit:

    Comme un cadeau oublié
    Tombé du ciel sur les rails enneigés
    Ta poésie nordique, bienveillante et virevoltante
    Brise la cadence des chevaux-vapeurs monocordes
    Égaye la route
    Réjouit l’esprit
    Conforte l’espoir

    Battement de cil
    Battement d’ailes
    Battement de coeur

    Je me réjouis de ton envol
    Courageuse monarque

    • Sonia Lamontagne dit:

      Oh wow ! Stéphen, qu’il est agréable de te lire, en poésie en plus ! 🙂 Je suis bien heureuse d’avoir fait ta connaissance hier. Continue d’écrire ! Merci pour le beau texte !

      • Stéphen Léger dit:

        Je pense avoir perdu ton recueil 🙁 J’ai dû l’oublier dans la pochette du banc dans le train… Karma ! Au-moins, je peux suivre ton blogue et c’est un plaisir quotidien renouvelé.

        • Sonia Lamontagne dit:

          Ah non ! C’est vraiment plate, ça, et tu n’as pas pu le finir… Zut. Je suis contente, néanmoins, que tu puisses me suivre ici. Il y aura l’autre recueil, le deuxième, en février. Ainsi tu pourras prolonger le plaisir de la lecture. De mon côté j’espère bien avoir l’occasion de lire un jour d’autres textes de toi. 🙂

  6. Cécile Brousseau dit:

    Bravo Sonia. J’adore ton poème du 21 janvier. Les autres aussi, bien entendu. Mais celui du 21 me fait vibrer. Merci.

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