L’idée de L’Acadie – Texte de la conférence d’Herménégilde Chiasson au Congrès mondial acadien

Herménégilde Chiasson prononçait cette semaine au Congrès mondial acadien une conférence qui a fait grand bruit. Afin de donner une vie après la parole à ce texte complexe et important, nous le reproduisons ici avec sa permission.

L’idée de L’Acadie

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       A comme Arts

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A comme arts mais aussi comme Acadie mais ici comme Abécédaire, puisque c’est la forme que j’ai choisie pour présenter cette conférence sur un mode plutôt fragmentaire, imprévisible et aléatoire mais aussi – je l’espère – ludique, philosophique et idéologique, le registre du ique, puisque son titre L’idée de l’Acadie fait référence à une dimension correspondant à une vision et à une réflexion provenant surtout de la fréquentation d’un monde, le monde de l’art, qui depuis, depuis bientôt 50 ans aura fait les frais de ma contribution à la société acadienne. L’idée de l’Acadie c’est donc un peu revoir le concept même de son expression et donc de son existence à travers les arts bien sûr mais surtout à travers une prospection en ce qui a trait au fait que les idées, contrairement aux croyances ou aux dogmes, sont là pour être débattues, ce qui risque d’irriter au passage, mais qui est à la base même de l’intérêt et de la nécessité de tous les débats, chose dont l’Acadie s’est souvent ou a souvent été privée.

Consolez-vous ceci n’est pas un bilan mais plutôt des sortes de repères, des jalons, des piquets plantés dans le champs et sur lesquels il faudrait élaborer et nuancer afin de prolonger de manière plus consistante et sans doute plus détaillée les notions qui seront énoncées dans les prochaines minutes.

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       B comme Bilingue

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Le bilinguisme, pour reprendre l’image de l’écrivain Jacques Godbout, a fait de nous des veaux à deux têtes, un animal qui n’a jamais vécu très longtemps et dont l’existence même est fortement contestée. En Acadie cela a produit des œuvres hybrides dont l’existence pourrait être tout autant éphémères quand ce n’est pas problématiques. Oui C’est nice de parler des deux manières pour reprendre le titre du film de Denis Godin, projet qui pourrait se conclure par l’idée d’Antonine Maillet voulant que oui c’est bien de parler deux langues mais pas en même temps.

Depuis plusieurs années déjà l’Acadie entretient avec la langue des rapports souvent tendus qui vont de l’assimilation au français normatif. L’un des débats les plus controversés gravite sans doute autour du chiac dont l’utilisation littéraire a d’abord été vue comme une provocation avant de devenir une résignation pour se conclure par un état de fait. Nous ne changerons par le chiac, nous allons vivre avec et même applaudir, parfois à contre-cœur, à sa récente notoriété. Cette conclusion nous a remis dans une position que je qualifierais d’exotique, si l’on considère que l’Acadie se voit souvent identifiée à cet état de fait.

Reste que la langue, dans le meilleur des cas, demeure un véhicule de la pensée et non le contraire. L’improvisation langagière du chiac au même titre que l’obsession du vieux français dont nous sortons à peine ne doivent jamais nous faire oublier que nous avons aussi quelque chose à dire et s’arranger pour être entendus le plus loin possible et au plus clair de nos moyens.

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       C comme Conflit

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Le conflit est une situation que les Acadiens ont su éviter peut-être par stratégie, peut-être par crainte de déplaire, peut-être par volonté de mettre de l’avant une harmonie qui s’avère souvent factice et complaisante. Je crois qu’il y a peut-être là l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas créé de grandes figures mythiques autres qu’Évangéline ou la Sagouine. Et même là, entre les pérégrinations défaitistes d’Évangéline et la résignation misérabiliste de la Sagouine, il n’y a pas de véritable confrontation qui donnerait à penser que nous avons résisté, que nous résistons, autrement que dans un enfermement qui a duré si longtemps que nous ne trouvons peut-être plus le moyen de mobiliser notre énergie ou, quand il le faut, notre agressivité, pour en sortir.

Il est intéressant de constater que, peut-être par manque de confiance, nous avons investi le passé ou le réel. Le folklore ou l’histoire sont devenus nos sources d’inspiration et de vérification. Nous ne savons pas mentir ou créer des modèles virtuels et cet état de fait se vérifie au théâtre, au cinéma, en littérature ou en peinture.

Et dans un autre ordre d’idées je me suis souvent demandé si cette esquive devant le débat, devant le conflit, ne serait pas la raison de notre peu d’intérêt à investir le monde de la fiction car c’est un fait que la manière dont nous triomphons de nos embûches génère un intérêt autrement plus prenant que les enjeux linguistiques qui nous mobilisent à l’interne comme à l’externe. Pour reprendre les mots de Mathieu Wade, il est peut-être temps de mettre de côté nos débats linguistiques pour se concentrer sur le propos. Avons-nous, comme artiste et comme collectivité, quelque chose à dire ?

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       D comme Discours

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Je considère le discours comme un élément de la plus haute importance en ce qui a trait à l’évolution de la pratique artistique et au monde des idées.

Pour ce qui est de l’Acadie, ce sont les artistes la plupart du temps qui élaborent, pour ne pas dire improvisent, un discours destiné à la présentation de leurs démarches, activité qui s’avère plutôt complaisante mais qui donne quand même un éclairage sur des œuvres plus ou moins déroutantes. Ceci a pour effet de palier à une lacune mais ne permet pas de créer une distance suffisante à mettre les œuvres en perspective non plus qu’à les commenter ou à les critiquer.

En Acadie c’est un fait que le discours critique est pratiquement inexistant. Sans doute que le discours le plus conséquent et le mieux articulé demeure le discours académique qui, dans la majeure partie des cas gravite autour de la littérature, mais dont le lectorat demeure très réduit. Mais qu’en est-il des autres formes d’art ?

Il y a c’est certain des comptes-rendus dans les journaux, des reportages à la radio et à la télévision ou des présentations plus ou moins formelles d’évènements divers mais ces formes de discours sont la plupart du temps d’ordre factuel et ne procèdent d’aucune analyse autre que de tenir compte de la présence de l’évènement.

Il faut voir aussi qu’il devient de plus en plus difficile de tenir un discours, difficulté accrue dans un milieu comme l’Acadie où tout intervenant devient facilement repérable, contestable et attaquable ce qui engendre des situations malaisées pour ne pas dire impossibles à créer cette distance nécessaire à l’existence de tout discours.

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       E comme Espaces

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Une œuvre d’art est d’abord et avant tout un acte de communication, chose que l’on a souvent tendance à oublier. Les différents registres dans lesquels l’art se manifeste sont autant de langues qu’il nous faut apprendre à décoder pour établir avec ses œuvres une conversation qui nous fera le même effet que d’avoir accès à une autre culture à travers une langue que nous avons appris à maîtriser à divers degrés.

En Acadie l’art oscille présentement entre une fétichisation du passé et une inquiétude moderniste; entre une identité définie et cristallisée dans la mythologie de la déportation et une identité plus universelle et fragmentée où nous devons nous inscrire; entre l’expression plus triomphaliste de la survivance et la définition plus malaisée d’une société à rassembler; entre la réception plus réconfortante du bon vieux temps et celle plus complexe d’un avenir à inventer. Une communication écartelée entre deux mondes dont le Congrès mondial est sans doute l’une des expressions les plus manifestes.

En Acadie la modernité est un phénomène datant d’à peine 50 ans, phénomène coïncidant probablement avec la fondation de l’Université de Moncton qui fut sans doute un élément perturbant dont nous, comme artistes, vivons les nombreuses contradictions. Comment établir de nouvelles lignes de communication et faire société pour reprendre l’expression du sociologue Joseph-Yvon Thériault ?

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       F comme Fierté

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Le groupe 1755 termine ses spectacles par les mots «Prenez garde à vous autres et soyez fiers de qui vous êtes». L’idée de la fierté est au centre même de l’idéologie acadienne car on estime qu’un individu fier saura affirmer ses idées, défendre son identité et réclamer le respect auquel il a droit. Excepté que cette fierté elle est devenue à la longue une sorte de proclamation basée sur l’idée de la simple existence. Une idée qui fait son chemin. On est fier d’être Acadien comme on pourrait être fier d’être Chinois ou Italien. On est fier d’appartenir à la grande famille de l’Acadie. Cela ne veut pas dire grand chose car les être humains sont habituellement plus créatifs quand ils sont fiers de ce qu’ils font ou ont fait et non de ce qu’ils sont ou ont été car cette dernière proposition procède beaucoup plus du destin, destin auquel nous sommes condamnés.

En ce qui a trait à la culture j’estime que cette promotion de la fierté nous a été néfaste car cela présuppose que cette attitude nous immunise et nous dispense de nous investir, comme artiste et comme public, dans un travail qui nous appartient et dont nous sommes les protagonistes et les endosseurs. Oui je suis fier de la modeste contribution que nous avons faite mais cette idée de la fierté ne devrait pas se limiter au fait que nous participions au tintamarre, connaissions les paroles de l’hymne nationale ou posions un autocollant bleu, blanc, rouge sur le pare-choc de notre voiture.

L’écrivain noir américain James Baldwin a eu à ce sujet une expression qui résume assez bien cette situation quand il a dit «Black is not enough». De la même manière être Acadien ce n’est pas assez. Il faut aussi en faire une culture et ça c’est plus compliqué et ça demande sans doute plus d’effort et d’énergie que d’être sur le party le soir du 15 août.

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       G comme Génération

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Il y a désormais en Acadie quatre générations d’artistes formés de manière à percevoir leurs positions en ce qui a trait à l’histoire de l’art qu’ils pratiquent. La plupart ont étudié à l’Université de Moncton. Il faut voir cependant que ces quatre générations sont fort différentes quant à l’idéologie qu’elles ont adoptées.

Pour la première génération, parmi laquelle l’on compte Antonine Maillet, Roméo Savoie, Claude Roussel, Viola Léger ou Léonard Forest l’Acadie est un mystère dont l’artiste s’applique à retrouver le projet perdu. Une telle attitude peut souvent se prêter à la fabrication d’une mythologie, l’artiste étant un demiurge qui transforme en art tout ce qu’il touche.

Quant à la seconde génération, la mienne, mais aussi celle de Serge-Patrice Thibodeau, d’Yvon Gallant, de Marcia Babineau, de Jules Boudreau, de France Daigle ou du groupe 1755 pour ne nommer que ceux-là, car le nombre d’artistes est désormais exponentiel, l’Acadie est une réalité que l’on doit nommer et/ou articuler.

Pour la troisième génération celle de Paul Bossé, de Pascal Lejeune, de Mélanie Léger, d’Emma Haché, de Renée Blanchar ou de Mario Doucette, l’Acadie est une chose curieuse, parfois merveilleuse, souvent drôle et dont la dimension insolite et/ou loufoque n’a pas fini de nous étonner.

Enfin pour la nouvelle génération, toujours plus difficile à nommer et à zoner, celle de Rémi Belliveau, Jonathan Roy, Ludger Beaulieu, Julien Cadieux ou Lisa LeBlanc, l’Acadie est un projet pluriel où plusieurs visions et perceptions se côtoient et s’expriment dans une vision assumée qui permet cependant une ouverture possible et confirmée par plusieurs mondes.

Évidemment il y a beaucoup d’exceptions à cette classification. C’est le propre de ce genre d’exercices qu’il est toujours amusant de construire et tout aussi amusant de déconstruire.

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       H comme Histoire

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Notre amnésie historique est assez inquiétante car nous lui avons supplanté une mémoire mythique beaucoup plus réconfortante et surtout beaucoup plus accommodante. Il est plus facile par exemple d’adhérer à la thèse martyrologue de Longfellow qu’à celle plus factuelle de John Farragher.

Il est curieux aussi de constater à quel point il existe peu d’ouvrages faisant état du parcours des différentes formes d’art en Acadie. Comme autrefois nous sommes obligés de nous fier à l’oralité et à ces personnes qui représentent une sorte de mémoire vivante qu’ils déforment selon leur besoin et selon leur gré. Si l’on exclut les travaux d’auteurs tels que Marguerite Maillet et David Lonergan en littérature et en théâtre, il existe très peu de documents qui ont tenté de retracer les idées, les influences, les tendances, les représentants ou les œuvres des diverses formes d’art où les Acadiens et les Acadiennes ont fait des contributions.

Dans un autre ordre d’idées il faut voir aussi que les artistes eux-mêmes ou les institutions qui les accueillent ont fait preuve d’une grande négligence en ce qui a trait à la documentation de ces évènements, ce qui rend difficile la production d’ouvrages de synthèse, de recherches ou d’histoire. Peu de documentation visuelle ou photographique, de programmes, de critiques, de comptes-rendus font qu’il est très difficile pour les futurs chercheurs et/ou auteurs d’avoir la possibilité de produire des ouvrages conséquents quant à notre mémoire culturelle collective.

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       I comme Idée

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Pour reprendre l’expression de Samuel Archibald «L’Acadie est une idée qui a fait du chemin». D’ailleurs le slogan du parti acadien, lors des élections de 1978, était «Le parti acadien, une idée qui fait son chemin» ce qui signifiait que cette idée en était une fondée sur l’autonomie, sur l’idée que «ça marche tout seul» et qu’en ce sens il n’y avait pas vraiment besoin d’y mettre trop d’effort. Cette idée triomphaliste de l’Acadie elle a ses bons et ses mauvais côtés, en autant qu’on la considère comme rassurante «il y aura toujours une Acadie» ou comme irresponsable «l’Acadie n’est pas mon sujet».

Le poète Raymond LeBlanc, dans le film Toutes les photos finissent par se ressembler, disait que l’Acadie était un slogan, ce qui ramène la dimension politique de l’Acadie. Le titre de cette conférence se veut une exploration de l’Acadie comme idée, comme concept, comme construction intellectuelle, fabrication de l’esprit, qu’on peut débattre, ressasser, éprouver ou endosser mais qui, comme toute idée, est surtout appelée à évoluer. Reste à savoir si une telle idée est possible, s’il est possible de concevoir l’Acadie en dehors de son schéma fixe hérité d’une histoire où l’évolution a toujours été fortement contestée au profit d’une mythologie dont la force consiste à fixer les concepts et les croyances pour leur donner ce vernis de durabilité dont il est difficile de s’éloigner. Comme pour les anciennes peintures, le projet serait d’égratigner ce vernis et même de l’enlever pour retrouver les couleurs de l’œuvre originelle.

En ce sens il est important et même urgent d’établir un espace d’échange et de débats, une place publique renouvelée et agrandie. L’art est sans doute la forme d’activité la plus apte à développer et concrétiser ce genre d’activités. Mais pour ce faire l’art – l’art acadien ne fait pas exception – doit développer des exigences qui lui permettront de s’éloigner de l’esthétisme et du formalisme dans lequel il est en train de s’enliser pour se rapprocher des enjeux de société qui lui permettront de rejoindre un public dont il demeure la voix, le conscience et le prolongement.

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       J comme Jeu

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Avec la postmodernité est entré dans l’art une dimension ludique qui nous ramène à l’idée que l’œuvre d’art ne se voit plus contrainte par des propos critiques ou autres exigences plus ou moins encombrantes. Le jeu, le canular, l’irresponsabilité sont revenus aux premières loges. Le rire, le bizarre, la notoriété et le décoratif ont remplacé l’émotion, la pertinence, la mémoire et la beauté. On pourrait dire, dans un acte de démission cynique, que seuls comptent les moyens, le public n’étant plus impressionné par rien d’autre. Alors pas trop de réflexion et plus de jeu et de légèreté. Stop making sense, comme disait André Breton. On dit que lorsque que le Titanic a coulé, le capitaine a demandé à l’orchestre de jouer plus fort. Dans cet esprit, j’ai souvent dit qu’il n’y avait qu’une forme d’art en Acadie : la musique.

Il y a quelques années de cela Radio-Canada m’avait demandé de participer à une table ronde au sujet de l’engagement politique des jeunes artistes acadiens. Je m’étais rendu sur les lieux pour m’apercevoir que j’étais entouré de musiciens dont la plupart étaient obsédés par l’idée du public et de la notoriété qui vient avec. Je me suis aussi rendu compte qu’on y véhiculait une quantité impressionnante de clichés et que la raison pour laquelle cette forme d’art avait pris cette ampleur tenait surtout au fait qu’on y avait évacuer le discours, ce qui laissait alors toute la place pour avoir un grou tyme, de laisser les bons temps roulés ou de feeler zoo. Le jeu a cette propriété d’être un élément libérateur qui nous fait oublier qu’en tant qu’artistes nous avons aussi le devoir d’avoir des choses à dire sans être distrait, j’allais dire obsédés, par l’idée de la notoriété ou, si vous préférez, d’une popularité beaucoup plus axée sur l’égo que le discours.

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       K comme Karma

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On dit que le karma c’est un peu le destin qui se prolonge sur plusieurs vies et qu’il est la somme de ce qu’un individu a fait, est en train de faire et fera. Cette notion, principalement centrée sur les individus, peut sans doute également s’appliquer aux collectivités comme l’Acadie. Quel est le karma de l’Acadie ? Question lourde de sens et que chacun, comme toute question métaphysique, répond au meilleur de ses capacités.

Reste que, sans m’aventurer dans le terrain du collectif, il est toujours possible de tenter des réponses parcellaires et approximatives. Le karma est quelque chose qui doit s’accomplir. Nous avons débuté notre parcours dans une joie de vivre dont les arts et la qualité de vie faisaient vraisemblablement partie. Si l’on considère que c’est en Acadie qu’a été jouée la première pièce de théâtre en Amérique du nord, qu’a été écrite le premier recueil de poésie en Amérique française et qu’a été fondé le premier club social sur le continent, nous avions débuté notre présence dans une joie qui a précédé un destin qui s’est avéré tragique et malheureux. Soumis à cette destruction du tissu social, il semble que nous n’ayons jamais su nous concentrer sur un projet autre que celui de la survie, projet dont nous émergeons à peine.

Je me suis souvent demandé ce qui se produirait si nous décidions d’oublier la survie pour nous concentrer sur la vie, une sorte de vie au ras du sol et des préoccupations quotidiennes, et laisser le collectif surgir de notre individualisme au lieu de l’acharnement que nous mettons à faire le contraire.

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       L comme Lecture

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La lecture est la seule école d’écriture. Écrire est un phénomène nouveau en Acadie tant par l’idée d’apprendre à écrire, de la scolarisation, de la lecture, que de son expression littéraire si l’on considère que nous n’avons commencé à publier de manière régulière qu’à peine quarante ans passées. Cette absence ou cette carence a fait de nous des illettrés, situation différente de celles des analphabètes, situation qui est aussi la nôtre à bien des égards mais qui concerne beaucoup plus, dans le deuxième cas, l’impossibilité de décoder le signal écrit que d’en apprécier la qualité ou la performance artistique.

L’écriture ce n’est toutefois pas uniquement l’acquisition et, dans certains cas la maîtrise, du code grammatical. C’est aussi et surtout l’expression des idées qui ont cours dans une société. En ce sens c’est un fait que la première manifestation identitaire et littéraire de l’Acadie a été fortement teintée de revendications politiques et de manifestations publiques où les mots se faisaient paroles, reprenant ainsi le grand parcours de l’oralité qui nous avait emmené jusque là. La lecture devenait discours sur la place publique et se transformait en exhortations et en revendications.

Cette expression littéraire dont certains conservent toujours la nostalgie, s’est ensuite orientée vers une vision moins collective et plus individuelle ce qui a eu pour effet d’isoler les écrivains pour les éloigner de cette dimension publique. La disparition d’institutions telles que l’Association des écrivains acadiens ou les Éditions d’Acadie n’a sans doute pas aidé non plus à un rapprochement nécessaire en vue de la promotion d’une activité qui demeure toujours largement marginale pour ne pas dire souvent absente du radar culturel.

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       M comme Mémoire

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Il y a quelques années je m’étais intéressé à la fonction de l’art dans la société et j’en étais arrivé à la conclusion que ces fonctions étaient au nombre de trois : générer de la conscience, produire de la beauté et constituer une mémoire. Lorsque nous regardons derrière nous, il est triste de constater que notre capital-mémoire est assez faible. En fait ce qui nous est resté nous a été transmis par l’oralité. Rien en ce qui a trait aux écrits et encore moins en ce qui a trait aux images.

En fait jusqu’à l’avènement de la photographie il n’y a pas d’images comme telle et même là, dans la collection du Musée de l’Université de Moncton, accessible depuis le site web du Musée McCord, (pourquoi le Musée McCord ?) les photos qu’on y trouve ne sont que rarement identifiées. Par contre, depuis 50 ou 60 ans on assiste en Acadie à une création foisonnante, du moins si on compare cette production à celle qui nous a précédé, mais les œuvres d’art des artistes contemporains acadiens n’atteignent que rarement le public auquel elles sont destinées. Pour comble de malheur la distribution et l’acquisition de ces œuvres s’avère encore plus problématique.

Décidément la mémoire a la vie dure. Peut-être faudrait-il y voir le désengagement d’une société qui ne se reconnaît pas ou plus dans les artistes qu’elle a mis au monde ou peut-être s’agit-il du désarroi d’artistes qui ne reconnaissent pas la société dont elles et ils sont issus et à laquelle ils ou elles s’adressent.

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       N comme Narratif

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Il est assez étrange de constater à quel point le grand récit de l’Acadie s’est cristallisé au milieu du 19e siècle pour donner cette vision simpliste et légendaire d’un peuple martyr dont la victimisation ne semble plus avoir de fin. Tout ce qui nous singularise, toute narration autre que celle de la déportation, toute revendication politique autre que celle de la compensation, toute entreprise économique autre que celle de la subvention se voit sans cesse soumise à la loupe de cette Acadie dont le récit se simplifierait dans ce synopsis : Nous sommes venus de loin pour arriver dans un paradis dont nous avons été cruellement chassés et où nous sommes revenus pour accomplir notre destin.

Il y a des milliers d’histoires parallèles à cette grande narration, à notre grand récit, histoires que nous ne racontons pas en littérature, au théâtre ou au cinéma. En fait nous ne racontons que des histoires vraies, nous ne savons pas mentir. Dans le monde de la fiction, où notre investissement littéraire s’est souvent confiné à la poésie, poésie de la revendication, de l’aveu, du rêve, de l’insolite mais rarement dans l’exploration du langage, du discours, de l’histoire. Il est plus que temps de passer à un autre récit, de procéder à un changement d’image et à prendre nos distances avec un passé devenu contraignant et réducteur.

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       O comme Ouverture

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Le premier Congrès mondial acadien avait pour thème L’Acadie parle au monde. Ce qui semblait assez ambitieux pour ne pas dire prétentieux. Talk is cheap, pour reprendre une locution latine, car si nous parlons il est important d’avoir quelque chose à dire et peut-être, plus encore d’avoir des correspondants, des interlocuteurs, des vis à vis qui nous répondent. Il est rare que nous ayons eu les moyens et sans doute que le génie, en ce qui nous concerne, a souvent consisté à faire beaucoup avec peu. Rajoutez à ceci l’idée qu’il est très difficile pour nous de fabriquer un vedettariat, d’avoir un contrôle sur notre image ou de nous rallier autour d’un projet commun et nous serons à même de constater que cette ouverture demeure souvent un projet à sens unique, un peu comme parler dans un téléphone où nous pouvons entendre mais rarement répondre.

Les moyens se font plus abondants autour d’évènements rassembleurs, anniversaires ou touristiques. La recherche qui nous permettrait de produire des œuvres exportables fait de moins en moins l’objet d’aide financière ou autre. Si l’on se fie à la pression que les gouvernements mettent sur les organismes bailleurs de fond, ce sera de moins en le cas. Il faudra donc faire encore plus avec beaucoup moins et l’on se demande jusqu’où peut-on étirer la bande élastique avant qu’elle ne se brise. Dans cette optique nous allons continuer de parler au monde pour dire bien souvent la même chose. Pour que l’art fasse preuve d’une réelle ouverture il est important de faire confiance au public, à son intelligence et non pas uniquement à son côté grégaire et festif. Mais peut-être parlons-nous de deux projets, de deux visions, destinés à s’éloigner l’une de l’autre au point de devenir méconnaissables et irréconciliables.

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       P comme Politique

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Il me semble que depuis le début de cette conférence, je n’ai parlé que de problèmes, de déficiences et d’échecs. Je le reconnais, il est plus facile de faire état de ce qui ne fonctionne pas que d’énumérer ce qui fait désormais partie de ce qu’on pourrait appeler les acquis. Ce que l’essayiste Michel Roy appelait faire de la compatibilité. Cela fait sans doute partie d’une volonté d’exercer une vigilance face à une activité, l’art, et à un secteur, la culture, où il n’y a jamais eu beaucoup d’acquis. Cette attitude provient sans doute des revendications politiques auxquelles j’ai souvent été mêlées et qui font en sorte que nos conditions d’existence sont encore et toujours liées à cette dimension.

Entre le réalisme et le pessimisme il y a toujours cette vision lucide de notre existence qui nous a permis de nous affirmer mais dans une manœuvre procédant d’un rapport de force. En d’autres mots dans un rapport politique, même en ce qui a trait à la culture où nos revendications nous ont permis d’avoir certains moyens, du moins en ce qui a trait à la production, la diffusion et la réception demeurant toujours problématiques. Notre contribution se voit donc financée par obligation politique – nous votons, nous payons des taxes – mais rarement reconnue – d’un point de vue esthétique – il semble que nous ne soyons jamais assez bons pour faire autrement. Nous naviguons donc entre la tolérance et l’endurance.

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       Q comme Québec

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Le Québec gère la francophonie canadienne mais il la gère en fonction de ses intérêts, de ses contradictions et de sa vision. Nous en ferions probablement tout autant si nous étions dans sa position, dans son rapport de forces, dans son poids politique, mais nous dont la hors-québécitude a fait de nous des parents pauvres, devrons continuer à vivre et à lutter pour l’affirmation de notre culture, avec ou sans le Québec.

En ce sens il y a toujours deux Acadies, l’une fabriquée au Québec et une autre fabriquée en Acadie, avec les moyens du bord.

Oui je sais ce ne sont pas des choses à dire en public car nous devons tous être unis dans le malheur de notre défaite coloniale, projet qui devrait nous rassembler dans la même amertume. Autrefois, au temps de «Qui perd sa langue perd sa foi», il y avait les Congrès eucharistiques qui nous rassemblaient car nous étions tous des enfants de Dieu. C’était au moins ça de gagné. Mais depuis les paramètres ont changé pour devenir «Qui perd sa langue sa langue, perd sa culture», ce qui a fait de nous des orphelins de Dieu.

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       R comme Ruralité

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La ruralité a longtemps constituée en Acadie une source d’inspiration importante pour des œuvres d’art dont l’église était souvent le sujet ou le commanditaire. L’urbanité, elle, était vue comme le lieu où se tramait des complots de toutes sortes, un monde dominé par l’anglophonie et le protestantisme, où l’on risquait de perdre son âme. Ainsi alla le monde jusqu’au jour où, suite à une scolarisation massive, les Acadiens désertèrent leur habitat rural et leurs églises pour venir travailler en ville, s’y installer et produire des œuvres où l’on échangea la verdure pour l’asphalte et le chant choral pour les sonorités amplifiées et agressantes du rock’n’roll.

Deux visions, deux mondes, deux destins. Yves Chiasson, membre fondateur de 0o Celsius, l’un des plus importants groupes de musique acadienne des dernières années, m’avait dit en entrevue que ce qu’ils (les jeunes de sa génération) écoutaient était majoritairement anglais, langue qui sonnait beaucoup mieux à leurs oreilles. Il y a toujours cette tentation d’écrire en anglais, de chanter en anglais ou d’inscrire des mots anglais dans des tableaux, une stratégie – on l’espère – qui rapportera tant au niveau de la notoriété que de son contrepoids financier. Seulement les anglophones s’accommodent mal de cet arrangement et les artistes reviennent presque toujours bredouille vers le seul auditoire qui leur a témoigné de l’intérêt soit l’univers culturel acadien.

Évidemment je viens de critiquer les jeunes et je vais sans doute passer pour un vieux has-been mais je m’en fous pas mal et, peut-être à cause de mon âge, je suis de plus en plus conscient de faire partie de quelque chose qui est en train de se perdre, quelque chose qui me tient à cœur même si je sais que les temps changent et qu’on ne peut pas tout garder.

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       S comme Subventions

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Nous avons fait du gouvernement une sorte de pourvoyeur universel. Et souvent, comme quelqu’un me l’a dit un jour, nous mesurons le succès à la quantité d’argent que nous avons obtenu d’une des agences gouvernementales destinées à assurer ce financement. Cette situation elle est manifeste dans le domaine culturel mais elle est aussi présente dans la plupart des autres domaines en ce qui a trait à l’Acadie. Sommes nous un peuple subventionné ? Cette situation devient problématique quand il s’agit de trouver des organismes ou des individus dont les moyens permettraient le financement d’une culture qui à l’heure actuelle est fortement en manque de mécénat, de collectionneurs, de spectateurs ou de lecteurs.

Il n’en fut pas toujours ainsi et l’art en Acadie, jusqu’à récemment, a été le produit de personnes dont les œuvres et la vie nous sont restées négligées et inconnues. Ce qui fait que nous n’avons aucune idée d’une production marquée par la modestie mais dont la présence nous aiderait à colmater cette rupture, cette brèche, entre l’art naïf et l’art moderne. Sans doute que ce désaveu provient du fait que l’art dont nous nous sommes départis, cet art oublié et introuvable, est le fait d’une production axée sur le populaire et non sur la recherche, un art plus sophistiqué, ce qui se produira ici après les années cinquante. D’où notre amnésie et même notre malaise présent dans cet effacement artistique dont chaque génération fait désormais les frais.

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       T comme Théâtre

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Si, comme l’affirme avec justesse Guy Debord, nous sommes entrés dans la société du spectacle, il est normal que tout devienne mise en scène, divertissement et surtout représentation. En ce qui nous concerne cette dimension a souvent été marquée par une insécurité donnant lieu à un mimétisme qui ne nous a guère aidé quand vient le temps de faire une réelle contribution dans le domaine des arts ou des idées.

Cette insécurité elle provient aussi du fait que nous n’avons jamais eu un réel contrôle sur notre image et que nous avons dû composer avec un pouvoir sans cesse à l’extérieur de nous. Il devient donc cruciale de faire des compromis, des ententes et des accommodements propres aux petites cultures et, dans ce rapport de force il serait curieux de voir les stratégies mises de l’avant pour se représenter dans l’espace public mais également sur la scène comme telle.

Le théâtre par ailleurs, le théâtre dans sa version conventionnelle, a été l’une des formes d’art privilégiée des Acadiens et l’on peut dire qu’après la musique c’est sans doute cette forme d’expression qui nous aura le plus marqué. Il faut dire aussi que c’est en Acadie qu’aura lieu en 1605 la première représentation théâtrale en Amérique du Nord. La popularité de cette forme d’art provient probablement de l’oralité qui, comme la musique, se manifeste lors d’une prestation publique. Dans une population largement analphabète, il est normal qu’il s’agit là d’une manière efficace de faire rassembler les gens pour augmenter leur appartenance à une communauté.

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       U comme Utopie

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Nous avons tendance à nous rassembler en tant que peuple pour nous voter des projets de société aussi illusoire que décevant. Comme si la société pouvait adhérer à la vision d’un groupe rassemblé pour une fin de semaine dans un lieu quelconque. Ceci, selon moi, a grandement ralenti la circulation des idées et la tenue de débats nécessaires. Des conventions nationalistes du début du siècle, à la Convention d’orientation nationale tenue ici même à Edmundston en 1979 où l’on vota la division du Nouveau-Brunswick pour produire une province acadienne, à la Convention de 2004 à Memramcook où l’on proposa la tenue des États Généraux de la culture, il y a toujours eu en Acadie cet éternel mouvement du collectif vers l’individuel. Une stratégie courante aux «belles heures de l’Union soviétique» – comme m’a déjà dit un ami – mais dont les résultats ont rarement été concluants.

Dans la conclusion de la Stratégie globale issue des États généraux de la culture, tenue à Caraquet en 2009, l’on peut lire que la vision fondamentale de l’entreprise visait à «inscrire les arts et la culture au cœur du projet de société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.» Il aurait été intéressant je crois de préciser de quel projet de société il s’agissait. Cela aurait grandement aidé à clarifier les enjeux.

Les sociétés qui se rassemblent par la voie d’un corps représentatif élu fonctionnent autrement c’est à dire que les individus, intellectuels, artistes, mettent des idées ou des œuvres en circulation, projets qui trouvent ou non preneur sur la place publique là où elles sont débattues et endossées ou rejetées. Nous ne croyons pas beaucoup dans ce modèle. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nos idées et nos œuvres circulent peu dans une société qui en aurait pourtant bien besoin pour mettre en action cette modernité dont elle se méfie et dont elle a pourtant tellement besoin.

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       V comme Vulnérable

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Il y a quelques années de cela mon voisin, le peintre Roméo Savoie, m’a dit, en parlant de la culture acadienne : «On a tout fait». Une phrase qui m’est restée dans l’esprit depuis si l’on considère que les trois verbes majeurs de la langue française sont, à mon avis, être, avoir et faire au sens où le faire fait le lien entre les deux autres. «On a tout fait» voulant dire, ensemble, comme collectivité artistique, c’est à dire que nous nous sommes préparés à créer des œuvres, que nous avons ensuite fondé des institutions et des organismes destinés à les accueillir, que nous avons œuvré à assurer la survie financière de ces entreprises, à en promouvoir la fréquentation et que souvent nous avons fait l’acquisition de ces œuvres, nous nous en sommes improvisés les critiques, les animateurs ou le public tout en continuant de produire, de se garder au courant des innovations prenant place à l’extérieur du milieu et surtout tout en faisant cinquante métiers pour assurer notre présence ici, je dis bien ici, dans un milieu souvent indifférent quand ce n’est pas hostile à notre travail.

Nous ne sommes pas les seuls évidemment, je parle de ma génération, à avoir fait les frais de cette volonté et cela se poursuit encore de nos jours même si la longévité de certains organismes en ont désormais fait des institutions comme c’est le cas du théâtre l’Escaouette, du Théâtre populaire d’Acadie, de la Galerie Sans nom ou des Éditions Perce-Neige mais il reste que ces institutions demeurent fragiles et vulnérables et leur bonne marche dépend souvent de personnes qui ont choisi d’en faire leur projet personnel. L’autre handicap provient également de cette situation car les artistes, aussi passionnées qu’ils puissent être, ne sont souvent pas les meilleurs gestionnaires même si leur dévouement et leur intégrité ne fait aucun doute. Dans un deuxième temps nous attendons toujours ces agents, ces éditeurs, ces producteurs qui feront de la culture acadienne, une réalité viable et intégrée au marché de l’art.

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       W comme Wigwam

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Nous savons tous qu’un wigwam est un type d’habitation construit par les Amérindiens semi-nomades d’Amérique du Nord dont font partie nos voisins les Micmacs et les Algonquins mais que savons-nous vraiment d’eux ? De leur misère, de leur lutte, de leur volonté de s’inscrire dans le paysage littéraire, artistique, culturel ? Il est rare qu’il y ait eu des projets, des rencontres ou des moments où nous nous sommes rapprochés autrement que dans une volonté d’inclusion représentative qui souvent ne va jamais plus loin que le folklore.

Traditionnellement les Acadiens se sont toujours vantés de leurs excellentes relations avec les autochtones. Cela ne s’est pas souvent démontré en termes de productions culturelles. Les peuples des premières nations représentent le lien le plus viscéral à ce territoire, ils en constituent la mémoire la plus authentique et, si on les avait laissé en paix, sans doute seraient-ils en mesure de nous révéler la véritable nature et l’âme de la terre où nous nous retrouvons aujourd’hui. En termes de culture notre vision est restée eurocentrique et nous ne sommes pas à la veille de nous en éloigner.

Il m’arrive souvent de penser aux autochtones en me disant qu’en tant qu’Acadiens, nous partageons un destin historique qui n’est peut-être pas très loin du leur au sens où cette vision folklorique qui nous poursuit pourrait ressembler à celle qui nous identifie et dont nous sommes devenus à notre insu les instigateurs et les victimes.

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       X comme Xénophobe

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Il est impensable que les Acadiens puissent être xénophobes car nous, en tant que victimes, que peuple déporté, avons compris la souffrance des autres et avons mis au point une compassion à toute épreuve. C’est du moins ce que nous aimerions croire car cela nous réconforterait et nous confirmerait dans notre image de peuple martyr.

Nous ne sommes pas xénophobes car notre population est relativement homogène et même à l’intérieur de cette homogénéité il existe des tensions que l’on s’applique à taire mais qui demeurent tout de même très présentes. Passons sur nos tensions à l’endroit des anglophones et des québécois et considérons plutôt les tensions entre Acadiens. Au Nouveau-Brunswick entre ceux de la Péninsule et les chiacs du sud-est ou les Brayons à l’endroit des Acadiens en général ou les Acadiens de la Nouvelle-Écosse à l’endroit des Acadiens du Nouveau-Brunswick. Plusieurs vous diront qu’il ne s’agit aucunement de xénophobie mais plutôt de situations bénignes excepté que ces situations existent et qu’elles empêchent ou ralentissent une véritable ouverture et une véritable détente face à une vision, à une idée globale de l’Acadie.

Il y a quelques années de cela, un de mes amis avait émis l’idée qu’au lieu de se jumeler avec des villes d’Europe ou d’ailleurs au pays, les villes acadiennes devraient commencer par se jumeler entre elles, établissant ainsi un dialogue Nord-Sud à la fois nécessaire et bénéfique en ce qui a trait à la connaissance et aux échanges entre les diverses régions, ce que le Congrès mondial s’applique d’ailleurs à faire à l’échelle plus conviviale de la famille.

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       Y comme YouTube

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Si vous googlez la lettre «Y», vous serez immédiatement dirigé vers YouTube. Cela durera onze pages.

C’est un fait que les circuits de diffusion sont en train de changer et nous sommes à la veille d’une révolution dont certaines formes d’art sont déjà en train de faire les frais ou l’expérience. C’est assurément le cas du livre dont les ventes, déjà faibles, diminuent à vue d’œil mais cela risque aussi d’être le fait de toutes les autres formes d’art. Comment contrer ceci ou prendre avantage de la vague et se laisser porter par le courant. De la même manière que l’accès aux outils se démocratise, l’accès à la diffusion risque de relancer l’accès à la diffusion.

C’est sans doute à ce niveau que se révèlera une grande partie du génie futur de ceux qui auront su s’adapter pour faire cette transition délicate. Cette démarche a déjà ouvert un nouveau champ de créativité où nous pouvons tirer notre épingle du jeu car les moyens de production ne sont plus un empêchement, non plus que les circuits de distribution, non plus que la réception publique.

Comme toujours le quoi, le sujet de la démarche demeure relativement facile, pour se compliquer dans le comment et encore plus dans le pourquoi d’un tel projet. Mais le génie, comme à toutes les époques, consistera toujours à s’adapter, ce qui constitue toujours, comme chacun sait, une forme supérieure d’intelligence.

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       Z comme Zen

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Longtemps passé j’avais assisté à la conférence d’un universitaire qui citait des propos recueillis auprès des pêcheurs acadiens de la Baie Ste-Marie en Nouvelle-Écosse, propos qu’il mettait en relation avec les enseignements du bouddhisme zen.

Pour en faire un résumé succinct, le zen dit que toute vie est souffrance et que cette souffrance est causée par le désir. Le moyen d’éliminer cette souffrance et d’atteindre au bonheur serait d’éliminer le désir qui engendre le conflit car entre le désir et sa satisfaction se dressent souvent des obstacles qu’il faut affronter. En renonçant au désir nous avons, historiquement parlant, renoncé au monde de l’avoir pour lui préférer celui de l’être. Un monde chargé de silence et qui ressemble à celui du soul, et du blues tel que l’ont vécu les Noirs américains eux aussi déportés et si proche de notre sensibilité, comme on a pu le remarquer en Louisiane. Ce réservoir de douleur auquel ont accès les noirs américains, est devenu avec le temps la source inépuisable d’un art qui a parlé au monde entier.

Nous aussi nous avons accès à cette douleur qui, avec le temps, s’est transformée en mélancolie, une mélancolie qui nous habite comme peuple et comme artistes et que de l’extérieur l’on a souvent pris pour de la résignation. Malgré tout, il ne faudrait jamais perdre de vue cette grandeur d’âme ou l’échanger pour de la pacotille matérielle, pour les miroirs ou les écrans de la notoriété ou pour une dénaturation de notre voix et de notre regard car, comme chacun sait, c’est une chose terrible que de perdre son âme.

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5 Responses to “L’idée de L’Acadie – Texte de la conférence d’Herménégilde Chiasson au Congrès mondial acadien”

  1. Jean-Guy Duguay dit:

    Là, tu parles!

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